Visite d'un ancien à l'IFAID

Passage à IFAID Aquitaine d’Hakim KHALDI, promo 2000, filière technique qui a accepté de nous raconter son parcours depuis son départ en application jusqu’à aujourd’hui.

IFAID : Pourquoi avoir choisi IFAID en 2000 ?

Hakim KHALDI : A mon entrée au lycée, j’avais fait le choix d’une nouvelle option, science industrielle, et j’ai ensuite continué dans cette filière, en passant le bac et en poursuivant par un DUT génie mécanique et production industrielle, mais ceci sans réel intérêt. A l’issue de mon DUT, je me suis questionné sur ce que j’avais envie de faire et ma réponse a été que mon souhait était de  faire de l’humanitaire. J’ai connu IFAID par un étudiant du DUT et j’ai postulé deux ans après.

IFAID : L’humanitaire pour toi c’est de l’urgence ?

H.K.: Pas du tout. Je n’étais pas orienté urgence ou développement, ce sont des notions découvertes en intégrant IFAID, l’humanitaire c’est ce qu’on appellera aujourd’hui la solidarité internationale. Durant ma première année de formation, je voulais travailler avec Médecins Sans Frontières parce que c’était l’ONG qui correspondait le plus à mes valeurs : la volonté de passer des frontières, même s’il y a des obstacles économiques ou politiques, une forte revendication d’indépendance financière mais aussi de neutralité : le souci de l’aide apportée aux personnes, quel que soit le contexte.  MSF ne recrutait que des médicaux mais j’ai néanmoins contacté le responsable des ressources humaines pour postuler : la réponse que j’ai reçue était de les recontacter après deux ans d’expérience.

J’avais le souhait de partir au Moyen Orient et c’est ce que j’ai fait avec Enfants du Monde Droits de l’Homme. Je suis parti en Irak, où j’étais responsable du département  distribution  (nourriture, vêtements, fournitures scolaires, pharmacie) pour des instituts spécialisés dans la prise en charge d’enfants (aveugles, sourds muets, centre de transit, centre pour enfants des rues, prisons). Je gérais une équipe de logisticiens et m’occupais des achats, des stocks, des relations avec les directrices d’instituts. C’était déstabilisant : j’avais 24 ans et je dirigeais des ingénieurs avec de grandes compétences. Ça a été une expérience formidable, mon contrat a été renouvelé mais la guerre a éclatée en Irak. Juste avant d’être rapatrié, j’ai rencontré une équipe MSF présente en Irak intéressée par mon profil (connaissance du pays et de la langue). Enfants du Monde a stoppé ses activités en Irak et j’ai donc contacté MSF. J’ai passé une journée de test et je n’ai plus quitté MSF. De 2003 à 2009, j’ai été chargé de différentes missions, en tant que coordonnateur de projet et chef de mission. Aujourd’hui je me considère encore comme appartenant à MSF.

IFAID : Ça a été donc la réalisation du rêve ?

H.K.: Oui, au-delà de mes attentes, le fait de parler arabe m’a fait travailler dans tous les pays du Moyen Orient mais aussi en Haïti, au Soudan et au Tchad.

IFAID : Ce premier rapatriement du fait de la guerre a été difficile ?

H.K: Très, avec Enfants du Monde j’ai évacué l’Irak deux fois et lorsque je suis revenu avec MSF, 8 mois après, il y a eu l’explosion d’une voiture piégée au siège du CICR  et on nous a demandé d’évacuer le lendemain. J’ai donc été évacué trois fois d’Irak alors que l’Irak a été pour moi un coup de coeur.

IFAID : Ton meilleur souvenir de terrain ?

H.K.: J’ai  en particulier le souvenir du Tchad où j’étais coordonnateur de projet sur la frontière avec le Soudan, en plein désert, suite à la crise du Darfour. Il y avait des milliers de réfugiés, ça n’avait rien de commun avec les camps des Nations Unies et le HCR. Là il n’y avait que MSF et les réfugiés, c’était des abris de fortune, un camp sauvage. J’y ai passé 3/4 mois. On aidait les réfugiés mais je partais aussi à la frontière identifier les poches de réfugiés et j’ai rencontré des gens qui vivaient de façon tout à fait basique, qui n’avaient jamais vu une voiture, des gens d’une richesse humaine extraordinaire. Comme seul MSF était représenté, on avait tissé un lien hyper fort avec ces gens.

IFAID : Une difficulté sur le terrain ?

H.K.: Une fois je suis parti en Haïti à Gonaïves suite à des inondations. C’était au moment où l’armée cannibale (c’est un gang) avait démis le président Aristide. Historiquement, toutes les révoltes sont parties des Gonaïves et MSF voulait absolument s’y implanter. Arrivé là-bas, on a monté un projet dans le quartier et puis un autre dans un autre quartier  occupé par une bande rivale. Au bout de trois mois, on m’a dit « maintenant il faut réfléchir à une stratégie de désengagement ». Ça  a été très dur. A chaque fois, une mission est un défi.  C’est une remise en question permanente.  Repartir de zéro : rétablir le réseau avec les différents interlocuteurs, se réapproprier le contexte.

IFAID : Et qui es-tu en dehors de la vie professionnelle ?

H.K.: Après 2009 je suis rentré en France avec la décision de faire une pause. J’ai créé un club de foot à Lourdes et j’ai passé le concours d’éducateur spécialisé. Je voulais travailler dans le social en France (foyers, éducateur de rue) mais j’ai été déçu : j’imaginais retrouver des gens avec le même engagement que j’avais connu à MSF et ça n’a pas été le cas. Maintenant je suis à Sciences Po Bordeaux en Master de Coopération Internationale et Développement, dans le but de revenir à MSF, pas sur le terrain mais pour travailler sur une réflexion sur l’action humanitaire.

IFAID : Quelle définition donnerais-tu de la notion d’engagement ?

H.K.: L’engagement quand tu signes un contrat, c’est un volume horaire hebdomadaire  de 42 heures mais dans toutes les missions que j’ai faites je n’ai jamais comptabilisé mes heures et puis,  même si partir à l’étranger c’est d’abord s’aider soi-même, on va à la rencontre de l’autre et on en tire un enrichissement. L’engagement est valorisant , enrichissant et non contraignant.

IFIAD : Ta vision de l’action humanitaire a-t-elle changé entre le moment où tu souhaitais intégrer la formation IFAID et maintenant ?

H.K.: Quand j’ai fait IFAID, j’avais 23 ans, on était une promotion jeune et pleine d’aspiration au changement, persuadée qu’on allait faire bouger les choses. Avant je pensais que les ONG pouvaient changer les choses en intervenant sur le terrain. Après toutes ces années, j’ai revu tout ça à la baisse et j’ai compris que c’est de façon individuelle qu’on change les choses, à l’intérieur d’une organisation et dans un contexte particulier. J’ai tout réduit à la personne, pas de façon égocentrique mais plutôt rationnelle, en me disant que le changement commence par soi. Ce n’est pas en adhérant à une ONG aussi prestigieuse soit-elle  qu’on apporte du changement.

IFAID : Quels conseils donner aux futures promotions ? Quels ont été pour toi les apports de la formation ?

H.K.: Quand on fait la formation on rêve de plein de choses et il ne faut pas s’interdire de réaliser ses rêves. On avait plein de projet. Pour moi, travailler avec MSF c’était un objectif que j’ai réalisé au-delà de mes attentes. Si on m’avait dit à IFAID « tu vas travailler avec MSF, ça prendra un peu de temps mais tu vas y arriver et tu feras telle ou telle chose » j’aurais eu quelques difficultés à le croire. J’ai l’impression que la réalité a dépassé mes attentes. La formation m’a apporté une ouverture sur le monde, un enrichissement personnel du fait de la diversité des personnes présentes dans la promotion, ça a ouvert mon champ de vision. C’est par exemple en arrivant à IFAID que j’ai commencé à lire des journaux (Le Monde Diplomatique, Courrier International) que je n’avais jamais ouverts auparavant.

IFAID : Le mot de la fin ?

H.K.: Se donner les moyens de réaliser ses rêves.