Paroles d'ancien!

Il y a quelques semaines, Cédrick Boulan de la promotion 1991, filière développement rural était de passage à IFAID Aquitaine. Il nous a raconté son parcours, ses ressentis par rapport à sa profession et ses souvenirs de l'IFAID.

IFAID Aquitaine : Pourquoi avoir choisi de faire la formation IFAID ?

Cédrick Boulan : Au début de mes études j'étais en BTS en agronomie tropicale, j'avais donc déjà fait le choix de travailler sur une problématique de développement mais pas forcément de solidarité. Puis au cours de la formation je me suis aperçu que ça ne m’intéressait pas de travailler sur la production en tant que telle. C'est un étudiant en 2éme année de BTS qui m'a parlé d'Ifaid.

IFAID : Qu'est-ce qui a motivé ton choix de te tourner vers la solidarité internationale ?

C.B : J'avais déjà une certaine conscience politique, une conscience des enjeux de développement parce que je lisais beaucoup d'ouvrages à ce sujet. Mais aussi car à l'âge de 18 ans je suis allé en Afrique au Cameroun, durant 2 mois. J'ai été alors confronté aux problématiques de la solidarité internationale.

IFAID : Ton meilleur souvenir de terrain ?

C.B : Le meilleur [...] c'est difficile à dire. On en a beaucoup. En revanche je vais vous raconter le souvenir qui me semble le plus fort. C'est celui qui donne encore du sens à ce que je fais aujourd'hui, c'est un souvenir auquel je me raccroche quand j'ai des doutes, des interrogations. C'était lorsque j'ai quitté mon premier poste en Côte d’Ivoire. J'y ai passé pratiquement 4 ans en tant que volontaire "agent de développement sur le terrain" sur un projet d'aménagement de bas-fonds et la construction de petits barrages auprès de paysans. Je travaillais avec différentes communautés notamment avec la communauté Senoufo : des chefs de familles qui avaient une cinquantaine d'années, des notables dans leur communauté, des gens très humbles mais qui étaient très respectés. Lors de mon départ ils étaient  en pleur, il y avait vraiment beaucoup d’émotion et une profonde reconnaissance mutuelle. C'est quelque chose qui a légitimé tout mon investissement par la suite et qui aujourd’hui encore continue à me porter. Le fait d'avoir travaillé sur le terrain, au contact des problématiques,  au contact des gens, me rassure sur ma légitimité. Je sais que je ne suis pas que dans la théorie, et qu'il y a des gens derrière, que ce sont eux qui donnent du sens à mon action.

IFAID : Qu'est ce qui a été le plus difficile sur le terrain ?

C.B : Des situations délicates on en vit toujours: guerres, situations de crise politique, évacuations... Ce sont des moments difficiles mais ce n'est pas le plus dur. De mon point de vue, ce n'est pas le plus insurmontable. Ces événements ne remettent pas en question la raison pour laquelle on fait ce métier, ce qui est compliqué en revanche, c'est quand on te remet en question en tant qu'individu par rapport à ce que tu fais, à ton travail. En tant qu’étranger, on n’est pas toujours perçu comme légitime pour exercer certaines fonctions et il faut parfois  répondre à des oppositions, à des comportements qui peuvent être déstabilisants car cela remet en question les fondements mêmes de votre travail, de votre présence…

IFAID : Les grandes étapes de ta carrière professionnelle après Ifaid?

C.B : J'ai d'abord été volontaire du progrès en Côte d’Ivoire pendant 4 ans. Ensuite j'ai suivi une formation en aménagement du territoire et économie du développement local à Bordeaux IV. Après cette formation je suis parti en Guinée Bissau en tant que coordonnateur pour l'AFVP (aujourd'hui France Volontaires) durant 3 ans. Puis j'ai été au Mozambique, initialement pour monter un projet pour l'AFVP, et finalement le montage institutionnel a changé, je me suis retrouvé à travailler pour le Ministère des affaires étrangères en tant qu'assistant technique sur un projet de développement régional post inondation, sur un programme de reconstruction, réhabilitation. Après cela, j'ai effectué quelques missions en Guinée Bissau, au Mali, au Burkina pour la Banque Mondiale et pour une ONG. Puis pendant 4 ans, je suis parti au Niger pour le Ministère des Affaires Etrangères sur un poste d'appui institutionnel, c'est-à-dire de conseiller au sein d'un ministère (une structure interministérielle Nigérienne) pour accompagner la mise en place de l'approche programme dans le secteur du développement rural ; un processus qui faisait suite à la déclaration de Paris sur l’efficacité de l’aide. J'ai ensuite travaillé au Burkina Faso sur un poste similaire : 2 ans pour les affaires étrangères puis 4 ans sur le financement de l'agence Française de développement. En ce moment je suis en France avec le souhait de partir pour des missions à moyen et/ ou court terme.

IFAID : Quelle définition donnerais-tu de la notion d’engagement ?

C.B : Je dirais que l'engagement c'est quand tu essaies de donner à ton action une dimension qui va au-delà de ton intérêt personnel, quand tu penses que ça va contribuer à l’intérêt collectif, à apporter une certaine valeur sociétale à ce que tu entreprends.

IFAID : Ta vision de l’humanitaire a-t-elle changé entre le moment où tu souhaitais intégrer la formation IFAID et maintenant ?

C.B : Ça dépend de quel point de vue on se place. Avant d'intégrer IFAID, je pense que j'avais une vision très idéologique, très naïve de ces problématiques, j'avais des convictions très arrêtées. L'expérience fait qu'aujourd'hui je suis davantage dans le questionnement que dans l'affirmation, je suis dans la recherche de solutions. On est confronté à des problématiques tellement complexes, avec de nombreux facteurs à prendre en compte et mon expérience me permet d’avoir aujourd'hui un certain recul sur les politiques d'aide au développement et de solidarité internationale. Aujourd'hui on est en dessous des objectifs qu'on avait pu se fixer à différentes époques, mais on ne peut pas parler pour autant d'échec en tant que tel parce qu'il y a des améliorations sur le terrain et des situations qui évoluent. C'est pourquoi aujourd'hui je m'intéresse beaucoup à l'approche programme. C'est une remise en question du dispositif d’intervention par projet. Le dispositif par projet qui a prévalu dans l'aide publique pendant plus de 30 ans a atteint clairement ses limites. L'approche programme permet de remettre les choses en question et de mieux organiser les dispositifs. Elle permet aussi de légitimer chaque acteur dans ses compétences, chacun ayant un rôle à jouer et il faut qu'on le joue ensemble. Dans l'approche projet, on est plus sur des schémas verticaux où chacun, côte à côte, met ses propres démarches en place sans qu’il y ait forcément de coordination. L'approche programme permet, en théorie, d'apporter de la cohérence et de remettre chacun dans  ses prérogatives. Elle permet de donner du sens aux actions. Je suis sorti d'un cadre idéologique pour être aujourd'hui dans une approche beaucoup plus ouverte et pragmatique, alors qu'il y a 25 ans je pensais avoir tout compris. On est confronté à des choses complexes pour lesquelles on maîtrise tellement peu d’informations que c'est très difficile d'avoir une vision claire des choses.

IFAID : Quels conseils  donner aux futures promotions ?

C.B : Ils doivent essayer. S'ils ont des envies, même s'ils ne sont pas sûrs d'eux, ni de leurs projets ni de leurs souhaits. Ils doivent essayer de se confronter à la réalité. Faire ce dont ils ont envie. Ne pas rester sur des frustrations, des regrets, essayer d'aller au bout de leurs projets. Ils ne peuvent pas savoir où ils seront dans 5, 10 ans. S'ils ont envie d’approcher la solidarité internationale, qu'ils se jettent à l'eau.

IFAID : Quels ont été pour toi les apports de la formation ?

C.B : C'est difficile de me rappeler ce qui vient de la formation IFAID, et de l'extraire de tout ce que j'ai pu acquérir par la suite à travers l'expérience professionnelle et les formations que j'ai pu suivre après. IFAID a été un formidable déclencheur parce que c'est ce qui m'a permis de partir avec l'AFVP (aujourd'hui France Volontaires) sur mon premier poste. C'est aussi à Ifaid que j'ai entendu parler des enjeux internationaux, géopolitiques, gestion de cycle de projet. De plus, avant, toute ma culture sur les enjeux de solidarité internationale, sur la situation des pays du Sud, était une culture théorique à travers des livres, des films... C'était une culture solitaire alors qu’Ifaid m'a permis de  confronter mes idées avec celles des autres stagiaires, des intervenants, de mettre tout cela en perspective et certainement de faire évoluer les visions que je pouvais avoir.

IFAID : Comment vois-tu IFAID dans l'avenir ?

C.B : IFAID a démontré par son histoire une certaine capacité d'adaptation, par rapport à l'évolution des enjeux, des métiers etc. Je pense qu'il faut qu'IFAID continue dans cette logique-là. Il répond à des besoins de formations aussi bien pour permettre à des jeunes de concrétiser leurs aspirations par une expérience professionnelle, que pour répondre à des  besoins d'organisations, d'ONG, de partenaires divers. IFAID a donc une légitimité et doit continuer à avoir cette souplesse. Dans 10 ans je vois IFAID toujours là, mais certainement différent.